Les « Papillons de résistance » est un travail performatif et d’écriture initié en 2017 par l’artiste italo-luxembourgeoise, Claudia Passeri. Se référant au nom donné aux tracts de la Résistance française sous l’Occupation. Ces papillons disent l’impérieux besoin d’agir, la puissance et l’espoir collectifs ainsi que le rôle potentiel de chaque individu.
Les Papillons s’organisaient autour de table d’hôtes où l’artiste préparait des repas au terme desquels les commensaux recevaient des factures manuscrites. Des slogans personnels et polysémiques y étaient imprimés et se dispersaient au gré des convives. C’est lors d’une résidence de création au Bridderhaus (Esch-sur-Alzette) que ces mots ont été transposés sur des assiettes en céramique faites main par Ceramiche Aldo Fumanti de Gubbio en Ombrie.
Évoquant l’histoire des lieux et des discussions qui les ont animés, ce projet est un travail sur la réunion, la signification des slogans politiques, l’actualité de la « logique de refus », développant la forme que peut prendre un acte de conscience ou de revendication plus ou moins affirmée.
Les papillons édités à ce jour comportent les slogans suivants : « Sous le haut patronage de nous-mêmes » ; « Prima figlia femmina » ; « Sans couronne et sans escorte » ; « Rurale Brutale » ; « Imaginaire bestiaire » ; « Nous avons remué terre et ciel, nous avons remué ciel et terre » ; « Modesta Moderna » et « Peccato ».
Certains de ces papillons existent sous forme de factures, fresques, sculptures, assiettes et titres d’exposition.
Modesta Moderna
Ces termes sont communément utilisés par des femmes d’un certain âge en Italie pour désigner d’autres femmes. Modesta incarne une idée vertueuse de discrétion et de sobriété. Moderna semble qualifier une forme de progressisme et de liberté alors qu’il peut être utilisé péjorativement pour parler d’une jeune fille ou femme aux attitudes jugées transgressives, non conformes, aux yeux de certains réactionnaires : refus d’un machisme ambiant, recherche d’indépendance, relégation de pratiques religieuses. « Modesta Moderna » existe aussi en néon rouge et vert, comme enseigne lumineuse d’une table d’hôtes performative et est exposée de façon permanente au Bridderhaus.
Sous le haut patronage de nous-mêmes
Ce papillon véhicule l’idée d’une possible indépendance d’esprit, d’un empowerment des hommes et des femmes, une autodétermination. On peut y voir le symbole d’un progrès social et du souci de s’inscrire visiblement et utilement dans la société en s’unissant, en dépassant ses intérêts particuliers. Ce papillon-facture a été décliné en 2019 sous la forme d’une fresque apposée sur la façade du siège de la Chambre des Salariés de Luxembourg. Cette organisation est l’une des rares dans le pays qui donne effectivement une voix à tous, résidents et frontaliers, subordonné ou supérieur hiérarchique, sans considération de nationalité, de patrimoine ou de secteur.
Nous avons remué terre et ciel, nous avons remué ciel et terre
La double expression a été exposée dans le parcours de sculptures « Landscapes » dans l’ancien site de mines de fer à ciel ouvert de Kayl-Tétange, tout près du Monument national des mineurs en 2022.
Sur une table d’orientation, les deux expressions s’entrelacent, dans le souvenir industriel d’un « Nous avons fait de notre mieux » ou d’un « Voyez, nous avons retourné la moindre roche de ce paysage ».
Rurale Brutale
Le nouveau lieu, qu’en faire ? Un passé, des traditions, les habitudes, de nouvelles personnes, se terrer, assimiler, être influencé, digérer, chercher à convaincre, militer ? Le passé ou ce que l’on en raconte cimente, doit-on subir ou peser à sa façon ? Conserver et recréer ensemble, assembler. Ne nous sentons-nous pas ruraux quand on arrive sans repère ? Et brutale la sortie de soi, rêche la réalité ?
Sans couronne et sans escorte
C’est de « La canzone di Marinella » de Fabrizio De André, parolier et chanteur anarchiste italien, qu’a été tiré et traduit « Sans couronne et sans escorte ». Hors du contexte de la chanson, cette association de paroles évoque davantage un rejet des signes extérieurs de pouvoir, des symboles d’autorité, la recherche d’une dignité sans faste, y compris dans la solitude.
Imaginaire bestiaire
« Imaginaire bestiaire » est une affirmation d’une création libre et de panache, un peu revêche, à l’image d’Apolinnaire et Picasso composant ensemble dès 1906, ou Michel Pastoureau. Ce sont des mots qui nous rappellent notre place dans le vivant — ni maître ni bête.
Prima figlia femmina
Claudia Passeri féminise l’expression italienne primo figlio maschio, symbole d’un déséquilibre systémique qui perdure. Jusqu’il y a peu, seul le « premier fils mâle » héritait ; aux femmes revenait le trousseau. Bien que figlio puisse désigner le fils ou l’enfant sans référence à son genre, l’expression semble trahir un système où le fils, le mâle, le mari, le frère demeurent le point de référence. L’expression primo figlio femmina en est le pendant théorique. Sa formulation même trahit une impossibilité conceptuelle.
En usant d’un néologisme, Claudia nous invite à repenser, se réapproprier le langage au sens propre. Il est la matrice de la pensée.
Peccato
Le mot Peccato désigne le péché moral, le « tant pis » de la résignation et le « c’est dommage de... » qui juge. Un seul mot qui traduit divers états d’un dialogue intérieur ou d’un discours extériorisé, tantôt dans la confrontation, tantôt dans la déception. « Peccato » existe aussi sous forme de néon, il se veut dénué de toute orientation politique ; typographie, blanc sur blanc. Il nous concerne tous, de quelque bord. Il incite à l’introspection et, pourquoi pas, à l’action après le constat.
Claudia Passeri
Née à Luxembourg, issue de l’immigration italienne, Claudia Passeri entretient avec ses origines un lien ambivalent qui s’est construit au gré de la prépondérance fluctuante des frontières, des limites géographiques, politiques, linguistiques et sociales.
Ce lien a nourri sa pratique artistique et curatoriale intrinsèquement liées. En 2018, elle obtient la Bourse Bert-Theis (Focuna) qui lui permet de créer la résidence « Common Wealth » en Ombrie, une expérience collective d’artistes et de chercheurs multidisciplinaires. C’est à ce moment que son lien à sa région d’origine se consolide en donnant lieu à des collaborations étroites avec des artisans et communautés locales.